24/02/2005

Ecrire l'histoire d'une photo...

« Là, j’étais là et pourtant je ne pouvais rien y faire »
Je vous raconte : je m’appelle Shirley, j’avais alors 19 ans, un enfant et je ne travaillais pas. Mon fiancé s’appelait Marc et il travaillait dans une industrie textile proche de Lyon, comme
« technicien de surface ». Nous vivions dans une cité où les immeubles étaient assez vétustes, si vous voyez ce que je veux dire !
Le 20 décembre 1992, un homme au look on ne peut plus original et à l’air pas très rassurant, arriva chez nous. Il était habillé d’un chapeau blanc, d’une veste noire et d’un pantalon en jeans, le tout recouvert d’un ciré jaune, comme quoi même si on a de l’argent, il faut avoir du goût pour ne pas paraître bête ! Il avait avec lui un tas d’enveloppes, un nombre incalculable d’enveloppes, toutes pareilles. Il me tendit l’une d’elles et poursuivit son chemin. Il faisait ainsi tous les étages de notre immeuble.  A l’époque, je ne savais ni lire ni écrire, j’étais comme dirait ma tante, une délinquante ! Je posai alors la lettre sur le coin de la table et attendis que Marc fut rentré.
22h00, Marc rentrait enfin, je lui tendis la lettre et attendis de voir sa réaction. Cette lettre me semblait bizarre et l’homme qui me l’avait apportée encore plus. Soudain, le sourire de Marc s’estompa et il m’expliqua : « On a quatre mois pour partir, ils vont faire exploser l’immeuble ! » Rien de plus direct me direz-vous ! C’était une habitude chez lui ! Vous ne pouvez pas comprendre le sentiment que je vivais en cet instant, je vivais là depuis que je suis née, tout mon passé reposait dans cet appartement, cette cité était un peu comme une grande famille pour moi.Marc dit alors : « les ordres sont les ordres, on n'a plus qu’à la fermer, nous, les gamins de cité ! » C’est vrai, nous les gens des cités on n'a pas assez de moyens pour se battre alors on s’écrase ! Cet immeuble était le mien et je voulais en garder un souvenir ou tout au moins une vague idée ! Même si mon histoire n’était pas très différente de celle de toutes les femmes du quartier, c’était la mienne malgré tout, elle était à moi et je voulais la préserver. Je fis alors quelques pas sur les trottoirs des rues voisines pour prendre l’air et en même temps faire la petite balade du soir avec Ciril, mon fils.Chacune de ces allées sombres et désertes à cette heure de la journée me remémorait des souvenirs, parfois magnifiques, parfois moins réjouissants. Je préfère passer cet épisode, essayez de me comprendre. J’avais vécu dans cette habitation des choses qu’une fille de la ville n’oserait même pas imaginer une seule seconde. Quitter cet immeuble, c’était pour moi comme une renaissance.
Après quelques jours, nous nous mettions à la recherche d’un nouveau logement. Lyon était grand mais pour les gens comme nous, aucune porte n’était ouverte. « Les gens du ghetto, c’est comme la peste, vaut mieux les garder loin ! » Nous étendions nos recherches aux villages et aux industrie avoisinants.Non loin des industries, nous avions remarqué une jolie maison, dans une autre cité bien sûr, mais elle était chouette, 3 pièces en bas, 4 en haut avec un petit jardin et une véranda. Cette petite maisons nous plaisait bien, elle était identique aux autres mais elle avait attiré nos regards. Nous avons donc pris rendez-vous avec la personne chargée de faire visiter la maison, tout allait repartir à zéro, on devrait reprendre nos marques, nos habitudes,…et je savais aussi que je ne m’y sentirais pas comme à « l’appart’ », mais que nous serions obligés de nous y faire, même si le cœur n’y serait pas !
Le jour de la visite, nous nous étions habillés du mieux que nous avons pu car il fallait faire bonne impression pour obtenir la maison. De fait, nos vêtements nous ont porté chance, la dame qui nous avait fait visiter la maison nous reconvoquera dans les 15 jours pour, comme elle disait « de plus amples informations ».
Deux mois plus tard, nous emménagions dans la maison ! Au début, je ne m’y sentais pas très bien mais l’accueil des voisins m’a vite rassurée. Ils étaient comme nous, ni riches ni à la rue, ils étaient sympathiques et ils nous ont aidés dès le début à nous installer. En fait je pense qu’ils avaient besoin de voir de nouvelles têtes car, d’après leurs dires, les anciens locataires étaient on ne peut plus désagréables.
Revenons à l’immeuble : il devait être abattu début avril, le 3 exactement et nous étions fin mars. Plus que douze jours ! J’étais impatiente d’assister à la démolition de ma tour. Il y avait en moi un brin de nostalgie, mais aussi une excitation assez spéciale que je ne pourrais vous décrire. Nous savions que les gens de l’état mettraient les petits plats dans les grands afin de ne pas « traîner » trop longtemps aux abords de la cité. Je n’aimais pas les gens en costume-cravate, ils me répugnaient avec leurs airs supérieurs et leurs phrases à rallonge alors qu’on peut dire le même en trois mots ! Vous ne trouvez pas ça honteux qu’ils se goinfrent dans un banquet pour dix personnes alors qu’ils ne sont que deux pendant que d’autres doivent se partager un dixième de boite de conserve pour tout un groupe. Moi, en tous cas, je trouve ça dégueulasse.
Soit, nous voilà maintenant le 3 avril, le jour de «l’extermination de la cité» oui, vous entendez bien, l’extermination. J’avais appris une semaine auparavant que ce n’était pas que notre immeuble qui allait être démoli, mais tous, sans exception. C’est-à-dire plus de quartier ! Ca fait du mal quand on sait qu’il existait depuis plus de cinquante ans et qu’il n’y avait jamais eu d’affaires à mettre dans le journal ! D’après le bourge de la cité résidentielle voisine, ils allaient tout abattre pour une question de « sécurité ». Et pour les gens de la nouvelle cité où je résidais, c’est parce qu’il n’y avait pas assez de place pour construire le nouveau centre commercial. Soit encore un mensonge des pleins de fric ! Ah, mais on s’y habitue vous savez ! C’est une de leurs spécialités, raconter le plus gros mensonge, pour se donner un bon genre et écraser par la suite les petits citoyens.
La tour devait être abattue à 13h45, il restait donc une heure, et pendant cette heure, j’ai pris toutes les photos que je pouvais et dont j’avais envie. Il y avait là tous nos anciens voisins ! Certains pleuraient, d’autres étaient muets, d’autres encore essayaient d’esquisser un sourire pour essayer de remonter le moral, mais personne n’avait vraiment le cœur à la fête. Soudain, on entendit le compte à rebours débuter, 10, 9, 8, là les cœurs se serraient de plus en plus 7, 6, 5, là on voulait tout arrêter 4, 3, 2, là on se disait que tout était fini, 1, 0, une détonation énorme s’échappa d’un coup, comme si l’immeuble criait, je continuais à prendre toutes les photos que je pouvais. 
Ce jour-là, j’ai bien pris une centaine de clichés du début à la fin. Voilà pourquoi aujourd’hui je peux vous montrer ces images. C’est désolant de voir comment on peut enfoncer encore plus profondément les gens qui ont déjà du mal, de manière à relever le niveau des riches encore d’un cran. Cette photo vous montre la démolition de ma « tour de contrôle» comme je l’appelais à huit ans.
Aujourd’hui nous sommes le 13 février 2004 et ma vie a repris son cours normal, mon fils a bien grandi, il va maintenant au collège ; moi, après avoir fini ma formation d’apprentissage à lire et écrire, j’ai trouvé un travail comme standardiste dans une petite entreprise et Marc a trouvé un nouveau travail dans un garage automobile. Tout va donc très bien !Quand je pense aujourd’hui encore à ce maudit 3 avril 1992, je me dis que j’ai quand même de la chance car quand on voit le drame du 11 septembre 2001 à New-York, moi j’ai encore ma famille, mes amis, et tout ce que j’aime.Et dire que : là, j’étais là, et pourtant je ne pouvais rien y faire !
 
-Adeline, 4è B- à partir de la photo La tour écroulée, Dolorès Marat.

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