03/03/2005

Ecrire l'histoire d'une photo

C’était un jour de travail banal pour tous les autres… Pour moi, c’était le dernier.  Mes tout derniers clients étaient des adolescents prépubères visiblement très amoureux. Voilà des heures qu’ils s’exploraient l’un l’autre à mes côtés. Ah, de nos jours, les jeunes et le respect ! Déjà, le soleil mourant nimbait le parc d’une lueur sanguine et ces exhibitionnistes ne daignaient pas partir ! Ce ne fut que lorsque les ténèbres de la nuit eurent totalement englouti le square, qu’enfin, ils prirent congé.  Le cèdre nord, mon voisin, en profita pour faire un brin de causette.  Il est bien gentil le cèdre mais un peu trop bavard…
- Alors ? me dit-il d’un air conspirateur.
Je voyais pertinemment ce qu’il insinuait par là mais je répondis innocemment :
- Quoi "alors" ?
- C’est pour demain, n’est-ce pas ?
Bien évidemment que c’était pour demain ! Demain, le jour de ma mort… Demain, ils viendraient, ces hommes rustres fluorescents, et ils m’emmèneraient loin au-delà du square. Que l’aube est magnifique vue d’ici, mais demain, je ne serais plus là pour la voir. Adieu aube, adieu parc.  Toi que j’ai appris à connaître ! Toi et l’écrivain excentrique du lundi, le coureur effréné du mardi, le clochard sympathique du mercredi, l’insomniaque violent du jeudi, la nymphomane sexy du vendredi, le séducteur incorrigible du samedi et, mes préférés, les amants prudes du dimanche. Ces deux vieillards qui s’asseyaient sur moi pour parler simplement.  Que diront-ils dimanche prochain, lorsqu’ils verront à ma place un novice bellâtre ? Je n’osai y penser ! Préférant de loin le sommeil, je tentai de dormir. Mais même pour sa dernière nuit, un vieux banc retraité ne peut espérer avoir la paix ! Le cinquième réverbère, un arriviste hystérique convaincu que le monde entier veut sa mort, se réveilla accompagné d’une lumière trop vive.  Qu’il est dur de nos jours de trouver des voisins convenables…  Il lança à la ronde de sa voix électrique :
- Bien le bonsoir chers voisins ! Quelle funeste nuit, n’est-il pas ?
Le cèdre le fit taire mais c’était trop tard. Ma déprime était de retour… Ô, parc luxuriant, plus jamais je ne reverrai ton paysage enchanteur ! Mais même si je suis vieux, grinçant, plein d’échardes et tagué jusqu’au cou de "J. aime L. pour toujours", "Fuck aux grunges" et autres syntaxes toutes aussi charmantes, ne te manquerai-je pas quand même un peu ?
- CHUT ! Taisez-vous, m’interrompit grossièrement l’arbre.
- Allons bon, que se passe-t-il encore ? dis-je, ronchon d’avoir été interrompu. Au moins, je ne regretterais pas mes bruyants voisins…
- Quoi ? paniqua le réverbère,quelqu’un trafique le générateur ? On va tous mourir, c’est ça ?Vous ai-je dit que mon voisin avait une légère tendance à la paranoïa ?
- Quelqu’un nous épie… chuchota le végétal.
- Et alors ? soupirai-je, soucieux de retourner à mes muets adieux.
- Le chêne sud dit qu’un inconnu pointe vers nous trois un… Un appareil photo !
- Cet objet détenteur de l’éternité ? m’étonnai-je.
- Oui, on m’en a parlé ! Ça fait un portait instantané de vous ! dit le lampadaire.
- Les humains appellent ça : "Immortaliser l’instant", renchérit l’arbre.
Mais je ne les écoutais plus.  Je m’appliquai surtout à redresser mes planches, rentrer mes échardes et à donner mon meilleur profil pour me mettre en valeur.  Demain je serais mort, mais cette ombre là-bas m’offrait l’éternité… Un flash nous éblouit et, peu après, le cèdre m’informa que l’inconnu était parti. Un vent glacial s’engouffra dans le square et fit frissonner mes compagnons. Je souris intérieurement. Maintenant, je suis éternel…
 
-Harmony, 4è A- d'après la photo Le square dans la nuit, Dolorès Marat
 

23 janvier 17h, c’est sûrement mon dernier rendez-vous avec mon patron. Je dois aller 19 Slaone Street qui est le lieu de chaque rendez-vous avec le « boss », je le connais bien, ça fait longtemps que je fais ce boulot, ce sale boulot. Je reviens d’une dernière aux Etats-Unis ; il y a deux semaines, j’étais encore en Corée pour tuer un ambassadeur anglais et une semaine auparavant, j’étais en Afrique pour assassiner un richissime homme d’affaires sud-africain. Et tout ça pour le même patron. J’ai fait les quatre coins du monde en un peu plus d’un mois. En fait, je suis tueur à gages et je vais chercher le dossier de ma dernière victime. J’ai l’intention de raccrocher après ce dernier coup. Je vais sûrement partir sur une île, au calme.
J’arrive donc au lieu donné, à l’heure précise, je monte au deuxième étage de l’immeuble ; pas d’ascenseur, je dois donc monter au deuxième étage à pieds. J’arrive devant la porte du « boss », je frappe avant d’entrer mais il ne répond jamais donc je rentre. Les stores refermés assombrissent la pièce, il n’y a aucun son dans la pièce, juste le bruit des voitures. Comme d’habitude, il est retourné vers le mur, il le regarde toujours, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Il est assez fort, un peu grassouillet, toujours habillé de la même façon, d’un costume blanc. Je prends le dossier sur le bureau et je lui dis que cette fois-ci, c’est mon dernier coup.
Je reprends la voiture pour rentrer chez moi. J’habite à Victoria Street près du centre de Londres, dans un studio minable très peu meublé, juste de quoi vivre. Je réfléchis à l’arme dont je vais me servir pour ce dernier contrat : le magnum avec lequel j’ai tué tant de personnes, le fusil à pompe qui ne fait aucun détail ou le petit revolver, celui de mon premier contrat ? Je préfère finir en beauté, je choisis donc le revolver.
22h30, je pars, toutes les informations sur la victime se trouvent dans le dossier. La victime est une certaine Claire, célibataire, sans enfants, fille d’un riche industriel de la région. Elle passe chaque soir dans le square de Londres vers 23h, après son cours de danse, je ne sais pas pourquoi je dois la tuer, comme toutes les victimes que j’ai tuées auparavant. Ca fait 15 ans que j’exerce ce métier, si on peut appeler ça un métier. Des années de ma vie perdues à me salir mes mains. J’exerce ce boulot depuis que ma femme s’est fait tuer dans un hold-up. A ce moment-là, j’étais heureux et on pensait à fonder une famille mais ce 23 juin 1990, tout s’est écroulé autour de moi. A l’époque j’étais dans l’armée et je revenais d’un entraînement en Russie, j’étais dans l’unité spéciale où j’effectuais le corps à corps. Je tuais déjà mais pas des innocents. Quand je suis revenu, j’ai allumé les infos et là j’ai vu ma femme en photo au journal, ils disaient qu’elle venait d’être tuée dans un magasin, elle s’est fait assassiner parce qu’elle s’est opposée à cet homme. Je me suis juré de le tuer et de le retrouver mais peine perdue. Depuis ce jour, j’ai commencé à tuer, je l’ai fait pour me venger de la société qui n’avait même pas essayé de retrouver l’assassin de ma femme.
Je pars donc pour le square situé près de chez moi, à cinq minutes à peine. La nuit est déjà tombée, il est 22h38 et comme toutes les nuits d’août, le temps est assez doux, il y a une légère brise. Il n’y a aucun bruit dans le square, on entend juste le hululement des hiboux. Le square est peu fréquenté à cette heure-ci. Je me place à l’endroit indiqué dans le dossier, là où cette femme passe chaque soir. Je prends une photo pour mieux déterminer l’angle d’attaque. Je me suis placé sur une petite butte, devant moi un arbre. J’ai une vue sur le chemin qui est bordé d’arbres, de buissons et de bancs. Le chemin est éclairé pas la pleine lune et les réverbères. C’est sur ce chemin que je vais tuer ma dernière victime. Comme prévu, la femme pénètre dans le square vers 23h. Elle est grande, mince, les cheveux blonds, elle porte un long imperméable beige. J’enfile ma cagoule, mes gants, je prends le revolver. Je dois me rapprocher au maximum d’elle car l’arme n’a pas une longue portée. Je me lève et me dirige vers elle, je cours en essayant que mes pas soient au même rythme que les siens pour que l’approche soit la plus furtive possible. J’arrive à sa hauteur, je prends le revolver et le place derrière sa tête à bout portant, j’appuie sur le chien du revolver pour charger l’arme, le clic la fait sursauter, elle se retourne et commence à courir mais je la rattrape par le bras et elle commence à se débattre avec une force et un dynamisme étonnants. Je prends mon arme et lui inflige des coups de crosse. Et là, nos regards se croisent, je vois la terreur dans son regard et mes vieux démons remontent, je repense à ma femme, à la famille que j’aurais pu fonder avec elle mais au lieu de ça, je suis devenu un raté, tueur à gages. Je revois encore la frayeur dans le yeux de la femme, je prends alors mon revolver, mes mains tremblent. Je pointe sur ma tempe et j’appuie sur la gâchette…
 
-Benjamin B., 4è B-, d'après la photo Le square dans la nuit, Dolorès Marat

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Commentaires

Magique harmony t"a vraiment du talent pour écrire c superbe

Écrit par : Flo | 23/04/2005

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