09/03/2005

Ecrire l'histoire d'une photo

Mes yeux s'ouvrent, je tourne et lève la tête, j'aperçois le réveil posé sur la caisse en bois qui me sert de table de nuit. La seule vue du cadran digital m'éblouit et relance ma migraine, celle qui m'avait donné tant de mal à m'endormir. J'avais trop attendu ce jour. Alors, pour oublier et passer une nuit paisible en vue de ce qui m'attend, j'ai bu, trop bu, comme chaque soir depuis sept mois. Bu au point de vomir en m'endormant, endolori, de toute façon il n'y a que comme ça que je m'endors, en " comatan " à coups de JB. Le " onze heures cinquante-neuf " est passé au « douze heures », ça a retenti dans ma téte comme un coup de gong. Je me redresse difficilement et maladroitement. Assis sur mon matelas, je vois la bouteille vide. Saloperie ! Je l'attrape et la balance contre le mur d'en face qui a déjà souffert de centaines de jets comme celui-ci. J'observe mon taudis. Taché, empreint d'humidité et effrité, je vis dans une pièce ; moi ça me suffit, j'ai un matelas, une gazinière et un réveil, c'est comme ça que je vis ! J'attrape mon paquet de cigarettes de la main droite tout en regardant bêtement devant moi. Je porte le paquet à ma bouche et en sors une cigarette du bout des lèvres ; je l'allume, tire, et frotte mon visage de mes deux mains. C'est aujourd'hui que je meurs. Le plan est simple, je mets fin à ses jours et puis aux miens. Je me lève, enfile un jogging et un sweat qui trainait dans un coin, ceux qui me paraissent les moins sales. Je descends les escaliers ; sur le trottoir, un coup d'oeil de chaque côté de la rue, c'est un réflexe depuis que c'est arrivé. Enfin je cours et je repense.
J'étais seul dans le métro, un silence pesant, trois hommes montent, crâne rasé et visage menaçant, les suit une jeune fille. Ils jettent tour à tour des regards froids liés à ma couleur de peau. Elle leur souffle un mot à l'oreille. Ils se lèvent, s'approchent et réclament ma veste. Je les supplie pathétiquement. J'avais beau leur dire que je n'avais pas un sou, c'est vrai que dans le fond tout le monde s'en fout. Ils deviennent agressifs et se mettent à me frapper, le métro freine et les portes s'ouvrent, je me faufil entre leurs coups, je m'échappe et je cours, ils me poursuivent, je saute le tourniquet et me dirige vers la sortie, j'ai couru et couru comme je ne l'avais jamais fait. Ils ont fini par me coincer dans une ruelle et m'ont roué de coups, sans oublier d'arracher ma veste et de m'uriner dessus en m'injuriant de propos racistes comme ultime humiliation.
Par la suite et le plus improbable des hasards, je me suis aperçu que la fille qui avait mené la bande étais serveuse dans un snack qui fait le coin du quartier noir et blanc, à deux pas de chez moi. Elle ne m'a jamais reconnu. Mais au fur et à mesure que je la voyais, je la trouvais de plus en plus belle et magnifique. Mais je la détestais et j'éprouvais un dégoût profond en la regardant. Pourtant... J'essayais de me convaincre du contraire mais la réalité m'a vite rattrapé. J'étais amoureux d'elle, comment avais-je pu en arriver là ? J'en ai rien à foutre et pour l'heure, il est temps qu'elle paye pour les blessures physiques et celle de mon coeur. J'ai fini de courir, je remonte à l'appart’ et je me change. Je rallume une cigarette et je me répète en attendant mon départ : trois heures, elle sort, elle a fini son service, elle part par la sortie de service dans la ruelle, je me présente devant elle, ensuite je la tue à l'arme blanche pour qu'elle souffre autant que moi je souffre. Après je rentre chez moi et je me tire une balle dans la tête. Sec et sans souffrance ni détails, et tout sera enfin fini, enfin...
Il est l'heure, je me mets en route, la ruelle n'est qu'à dix minutes de chez moi. Il est trois heures moins dix, cela ne devrait pas prendre plus de cinq minutes. En marchant, sur le trottoir j'aperçois une femme qui porte un appareil autour du cou, elle semble attendre le bon moment pour prendre une photo, elle guette le moindre recoin, elle sera sans doute encore là quand j'aurai fini. M'y voilà enfin, la porte s'ouvre, à ce moment je calcule ma mort pour trois heures quinze, peut-étre vingt. Je m'avance vers elle et sors mon couteau, je me jette dessus et la poignarde. Tout en tombant, elle m'entraine dans sa chute mais je continue à frapper, la lame pourpre rentre et sort de sa chair et cela me procure un bonheur immense. Du sang suinte sur mon visage. Son regard croise le mien, ses yeux empreints d'incompréhension et de douleur me réjouissent. La lame en sortant fait jaillir les goutellettes de sang qui s'écrasent sur mon T-shirt blanc, j'ai un sourire béat. Je tue la femme que j'aime et ça me procure une jouissance extreme. Ca y est, elle est morte. Je me lève, j'ai pris un plaisir énorme à le faire qui me ferait presque oublier ma mort prochaine. Je retire mon T-shirt, m'essuie très légèrement, le contraste du sang sur ma peau noire se remarque à peine. Je couvre son visage du linge et je quitte la ruelle. Au coin de la rue, une petite fille me sourit d'un air gêné, elle me demande de lui faire ses lacets. Je me baisse et lui lace ses chausures en jetant un regard de chaque côté de la rue. Cette photographe est toujours là, comme je m'en doutais. Elle doit trouver notre tableau émouvant, je crois méme qu'elle nous a pris en photo. Elles sont loin de se douter du monstre que je suis, l'atrocité que je viens de commettre. Je me relève, elle me fait signe de m'approcher la joue de son doigt, je me repenche et elle me donne un bisou en me remerciant. L'innocence est trop belle. Il est quatre heures quize et j'y repense tout troublé. L'enfant aux lacets m'a sauvé...
 
-Benjamin V., 4è B- d'après la photo L'enfant aux lacets, Dolorès Marat

17:41 Écrit par trace | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

tu es le plus fort ben tu es le grand écrivain que je connaisse.

Écrit par : Ben | 10/03/2005

waou joliiiii oula ben!! trop bo ton ti texte la..continue comme ca..;-)
FoRzA hAvRé!!
JeReM

Écrit par : JeReM | 11/03/2005

héhéhéhéh frere tu desh a mort tchol!!!!!

Écrit par : jerem | 12/03/2005

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